Open data : des termes aux multiples dimensions

Je reprends ici quelques idées contenues dans mon mémoire soutenu au Celsa "Open Data : qu’ouvre-t-on avec des données publiques ?" disponible en ligne en Creative Commons (CC By). 

"Open data" et "ouverture des données publiques" : deux termes apparemment anodins qui méritent qu’on s’arrête sur les représentations et les imaginaires qu’ils véhiculent. Dans le champ des médias informatisés, la nouveauté se cristallise avec l’apparition d’un nouveau terme qui désigne un ensemble de technologies souvent plus anciennes. Yves Jeanneret explique que le choix des termes et des représentations joue un rôle crucial dans l’appropriation d’un objet : « l’imaginaire contenu dans les mots et les images fait davantage qu’accompagner les objets, il les constitue. » 1 

Les multiples dimensions de l’open data

Dans "open data", le terme "open" désigne trois dimensions qui font la force de ce concept :

  •  en tant qu’adjectif, il désigne la caractéristique de données ouvertes. Pour distinguer les données dites ouvertes, l’Open Knowledge Foundation a mis en place l’Open Definition qui décline les 10 critères d’une donnée ou d’un contenu libre ;
  • en tant que nom composé, open data désigne un mouvement en faveur de l’ouverture de données et le processus qui mène à cet objectif ;
  • quand "open" se décline à l’impératif, open data prend la forme d’une injonction à l’ouverture adressée aux organisations publiques et privées.

Le terme "donnée" ou "data" délimite un champ sémantique tout aussi large composé de deux dimensions principales selon la définition du Trésor de la Langue Française:

  • la donnée comme fondement de la connaissance : " ce qui est connu et admis, et qui sert de base, à un raisonnement, à un examen ou à une recherche" ;
  • la donnée comme processus informatisé de collecte et de traitement de l’information : "l’ensemble des indications enregistrées en machine pour permettre l’analyse et/ou la recherche automatique des informations."

Le site open data de la ville de Rennes présente une définition de la donnée qui intègre les deux dimensions du terme "données".
Source : http://www.data.rennes-metropole.fr/les-donnees/catalogue/

Deux dimensions qui font de la donnée un objet ambivalent : en tant que "source de toute connaissance", elle participe à la vision réductrice du savoir qui fait des données le fondement de toute information, une approche que répand la science de l’information dans les pays anglo-saxons avec le modèle Data-Information-Knowledge. Mais la définition du terme "donnée" intègre aussi l’idée que les données sont avant tout des objets informatisés et mathématisés. Si l’on s’en tient aux définitions des termes employés, l’open data promeut une vision chiffrée du monde à laquelle chacun aurait désormais accès. Qu’en est-il dans la version française du terme ?

Traduttore, traditore : libère-t-on les ou des données publiques ?

Le français traduit généralement le terme "open data" soit en "ouverture des données publiques" soit en "libération des données publiques". Ces deux termes perdent les multiples dimensions de l’expression "open data" : en parlant d’ "ouverture", on évoque uniquement un processus alors que le terme libération convoque un imaginaire de captivité, qui fait de la donnée le prisonnier relâché par la grâce étatique.

Parfois, une différence d’une lettre peut avoir des conséquences considérables sur la manière dont un objet est perçu par le public. En évoquant la libération des données publiques, la traduction d’ "open data" remplace le tout (l’intégralité des données publiques) par une partie (les données mises à disposition sur les portails open data).  Cette expression a recours à la figure rhétorique de la synecdoque qui procède par l’extension du champ sémantique d’un terme. L’expression prête à confusion : en ouvrant quelques jeux de données, une institution aura effectuée la libération de ses données publiques. Les ambitions des projets open data divergent mais tous se réunissent sous la bannière de la "libération des données publiques" ce qui explique qu’une association comme Libertic en vienne à critiquer les "tartuferies" de l’open data en France.

Sans jouer un rôle primordial dans l’évolution de l’open data en France, le choix des termes montre une certaine vision des acteurs qui les ont choisis ou les utilisent. L’expression "mise à disposition de données publiques" pourrait suffire à décrire le concept. Alors que je participe au lancement de l’Open Knowledge Foundation en France qui est le fer de lance de l’ouverture (rendez-vous le 12 décembre à la Cantine pour un premier meetup), j’attends vos réactions sur cette réflexion sur les termes en vigueur dans l’open data.


1. Yves Jeanneret, Penser la trivialité . Volume 1 : la vie triviale des êtres culturels, Paris, éditions Hermès-Lavoisier, 2008.

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